Vingt ans après le Probo Koala, le CNDH plaide à Genève pour une justice environnementale durable
Genève/Abidjan : Devant les instances onusiennes, le Conseil National des Droits de l’Homme de Côte d’Ivoire (CNDH) a livré le mercredi 15 septembre à Geneve, un plaidoyer sans détour sur les conséquences persistantes des substances toxiques et des déchets dangereux sur les droits humains dans les pays en développement. Par la voix de son Président, le Dr Adjelou Christian Arnaud, l’institution ivoirienne a replacé le drame du Probo Koala au cœur d’une réflexion plus large sur la justice environnementale, vingt ans après les faits.
Un traumatisme national toujours vivace
C’était en août 2006. Le déversement des déchets toxiques du navire Probo Koala à Abidjan et dans ses environs avait provoqué des dizaines de milliers d’intoxications et laissé des traces durables dans les nappes phréatiques, les sols et la chaîne alimentaire. Deux décennies plus tard, le CNDH affirme que la page n’est toujours pas tournée : l’institution continue de recevoir des saisines liées à cette catastrophe, portant aussi bien sur la gouvernance des indemnisations que sur l’exécution des décisions de justice ou l’accès à des soins spécialisés pour les victimes.
« Le stockage, le déversement et la prolifération de ces produits constituent une atteinte directe à la dignité humaine », a rappelé le Dr Adjelou, insistant sur le fait qu’un drame environnemental « génère des conséquences sur les droits humains qui perdurent bien au-delà de la crise initiale ».
Des menaces qui se renouvellent
Au-delà du Probo Koala, le Président du CNDH a alerté sur trois périls environnementaux actuels. L’orpaillage clandestin d’abord, où l’usage incontrôlé du mercure et du cyanure continue de polluer cours d’eau et nappes phréatiques, malgré l’adhésion de la Côte d’Ivoire à la Convention de Minamata. Les déchets électroniques ensuite, dont le brûlage artisanal libère dioxines et métaux lourds, exposant en première ligne les femmes et les enfants. Les pesticides obsolètes enfin, dont le stockage dans les zones agricoles détériore les sols et met en danger la santé des travailleurs.
Un appel à pérenniser le mandat du Rapporteur spécial des Nations Unies
Le CNDH a également pris position sur un enjeu diplomatique de premier plan : le renouvellement du mandat du Rapporteur spécial des Nations Unies sur les substances toxiques, reconduit en 2023 par la résolution A/HRC/RES/54/10. À l’approche de sa révision, l’institution ivoirienne plaide pour sa continuité, jugée indispensable pour maintenir un suivi international, une alerte précoce et une coopération durable entre États.
Des mécanismes concrets sur le terrain
Sur le plan national, le CNDH revendique plusieurs initiatives : la création d’un département dédié à l’Environnement et au Changement climatique, l’animation d’un « Mécanisme Victimes » réunissant société civile et secteur privé au moins deux fois par an, et un maillage territorial de 31 commissions régionales permettant de recueillir les requêtes sur l’ensemble du pays.
L’institution cite plusieurs dossiers traités récemment : l’affaire Kraffy en 2020, liée à une fuite de gaz sur la plateforme pétrolière du bloc CI 11 exploitée par Petroci Holding, qui a débouché sur la réparation des infrastructures et une assistance aux populations touchées ; l’affaire Zimrida en 2025, où le CNDH est intervenu lors de l’accostage à Abidjan d’un navire transportant 20 000 tonnes de sulfate d’ammonium ; ainsi que le suivi de saisies de médicaments falsifiés, à la croisée des enjeux sanitaires et environnementaux.
Des recommandations adressées à trois niveaux
Le CNDH articule son plaidoyer autour de cinq axes : plaidoyer institutionnel, redevabilité des entreprises, protection des défenseurs de l’environnement, accès à réparation pour les victimes et renforcement du cadre réglementaire et formule des recommandations précises. À la communauté internationale, il demande une application rigoureuse des conventions de Bâle, de Rotterdam et de Bamako pour bannir les transferts illicites de déchets vers les pays en développement. Aux États et à leurs partenaires, il réclame un financement de la transition vers une économie circulaire sûre et la création de mécanismes pérennes d’accompagnement des victimes. Aux acteurs économiques enfin, il demande d’intégrer les droits humains et le devoir de diligence tout au long de la chaîne de valeur chimique et industrielle.
« La dégradation durable de l’environnement fragilise directement les droits fondamentaux », a conclu le Dr Adjelou, prévenant que si le mandat du Rapporteur spécial venait à s’achever, « l’exigence de justice, de responsabilité et de protection internationale doit se poursuivre ».



